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Le jeu des mots cache souvent une signification profonde. Certains d'entre eux ont une résonnance particulière qu'il n'est pas vain d'analyser.
Les mots me fascinent. Non pas que je sois un fidèle de Lacan et que les jeux de mots aient ma préférence en séance, pas plus que les lapsus. Non les mots sont pour moi autant de pistes à suivre pour découvrir des signifiants qui, s'ils nous échappent communément, n'en sont pas moins porteurs de nos angoisses, de nos désirs, de nos fantasmes refoulés. Le langage est au centre de la psychanalyse. Tout est langage disait Françoise Dolto. Sans aller aussi loin, les études semblent montrer que le langage précèderait la pensée, en tous cas la conscience de la pensée.
Et si les mots me fascinent, c'est à la fois parce qu'ils permettent d'exprimer la subtilité de nos émotions, de nos états d'âme, de note état d'être. Pourtant, ils soulignent aussi, par leurs limites, le difficulté de notre expression. Rien de plus terrible que de ne pas ou plus trouver les mots, car là commence la barbarie et la violence. J'en ai parlé dans un dernier article sur les violences conjugales. Ils sont, par cette limite, un indice sur des niveaux de conscience qui nous échappent, sur l'ineffable du philosophe.
Cet mot, étrange, échappé d'une consultation avec un couple, l'un trouvant le comportement de son conjoint comme étrange. Il y a bien des façons d'être étrange, et ma surprise pendant cette séance fut à peine moins grande que celle de mes deux patients, à développer ce que cachait ce simple adjectif.
L'étrange, au plus court, renvoi à l'étranger. Celui qui n'est pas de chez moi, avec sa propre culture, ses valeurs, ses différences. A prime abord, on pourrait penser un certain respect dans cet étrange, respect qui ne résiste pas à la proximité, à sa présence 'chez moi'. L'étranger est respecté tant qu'il n'est pas proche, tant qu'il reste virtuel, chez lui. L'étrange est alors le carburant de toutes les xénophobies qui ne touchent que ceux, le plus souvent défavorisés, qui ont à le cotoyer. Dans le couple, cet étranger est d'abord une source d'attirance, précisément par sa différence. Mais le quotidien renvoit l'étrange vers une souffrance, une distance et des tensions qui mettent à mal le couple.
Plus intéressant l'étrange concerne celui qui est fou. Et c'était bien là l'interjection en séance. Il n'obéit plus aux règles bien établies, souvent non écrites, mêmes non dites, mais par tous sues et appliquées. Il n'est plus prévisible, il en devient dangereux. Là aussi la fascination peut être une première approche, avant que l'étrangeté répétée ne mette mal à l'aise. Parce que s'il est étrange, je ne sais plus de quoi il est capable. Comme dit le diction, quand on dépasse la limite, il n'y a plus de limites. L'étrange permet alors de disqualifier l'autre, son comportement étant a-normal, il en devient a-moral, et ne me concerne plus.
L'aboutissement de l'étrange devient alors l'extra-terreste, puisque cet adjectif qualifie tout un pan de la production artistique, en particulier dans les séries Z américaine, ou encore notre ami David Vincent des Envahisseurs. Par défintion, nous retrouvons ici ce mélange de différence de l'étranger, et d'a-moralité du fou, synthétisé dans un être qui nous ressemble en ayant toujours une petite différence, qui permet de nous rassurer.
Etranger, fou, extra-terreste, il s'agit toujours d'une personne vivant dans un monde différent du notre. Et ce qualificatif est bien l'expression de cette angoisse de la différence, du danger de la remise en cause (et si c'était mon monde à moi qui ne tournait pas rond). Même d'un tempérament révolutionnaire, nous restons profondément conservateurs, ancrés sur nos savoirs comme sur des ergots. Au lieu de nous nourrir de la différence, nous cherchons à la gommer, pour rentrer dans les standards.
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A ce propos, Camus disait, et je trouve que cela rejoint en quelque sorte vos mots : "...J'ai résumé L'Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu'elle est très paradoxale : "Dans notre sociéte tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort". Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c'est pourquoi des lecteurs ont été tenté de le considérer comme une épave. Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. "