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Chirurgie ou thérapie : Devenir une femme

Valérie Cordonnier - 27/02/2004

Ce n'est pas un thérapeute que Charlotte a d'abord choisi de rencontrer, mais un chirurgien esthétique. Elle voulait absolument se faire refaire les seins. C'est une de ses amies, que cette soudaine décision inquiétait, qui me parla d'elle lors d’une séance. Il semblait que sa décision fasse suite à une révélation qui, quelque temps auparavant, l'avait bouleversée: en rentrant chez elle plus tôt que prévu d’un voyage, elle avait surpris son père en compagnie d'une femme en train de se rhabiller : son père se servait de son studio comme d'une garçonnière pour y recevoir sa maîtresse.

Cette situation digne d'un vaudeville avait fait surgir une question qu'elle tentait, semble-t-il, de refuser au plus vite. Pourtant elle avait choisi de s'en ouvrir à cette amie qu'elle savait en travail sur elle même, et c'était peut-être un indice d'une certaine indécision dans son choix.

J'avais simplement suggère qu'elle m'appelle. C'est ce qu'elle fit dès le lendemain.

Rendez vous fut pris, et effectivement ce fut ce qui me fut raconté. Je décidais de ne pas la dissuader de son projet de chirurgie esthétique ; bien qu’elle soit pressée, les délais de réactions du chirurgien étaient de toutes façons raisonnables.


Charlotte avait une soeur de six ans son aînée, qui était à ses yeux la favorite du père et qui lui avait menée la vie dure. Aucune complicité entre les deux soeurs, mais une rivalité impitoyable, et des disputes incessantes. Mariée depuis peu, sa soeur était enceinte, et dans la famille son état justifiait tous les égards, toutes les complaisances. Son caractère tyrannique pouvait ainsi s'épanouir pleinement.

Charlotte était jalouse de sa soeur, et de l'avantage que celle-ci avait pris sur elle. Un mari, un enfant, c'était justement ce qui lui faisait défaut ; elle, elle n'avait que des amants. Comme elle ne savait pas rompre, il y en avait un certain nombre, qu’elle continuait à voir après les ruptures, et ils faisaient comme une petite collection qui la préservait du manque, et de la solitude.

Comment exister en tant que femme ? Sa mère, souvent malade, dépendante et plutôt dépressive, oscillait entre chagrin et soumission, et semblait avoir totalement renoncé à être elle-même femme. Elle faisait depuis longtemps chambre à part d’avec son mari. Impossible donc de s'identifier à une femme qui semblait vouée au malheur et pour laquelle elle éprouvait, en dehors de ses « devoirs de fille » surtout de la pitié. Alors que sa soeur avait suivi l'exemple maternel, Charlotte était solidement déterminée à choisir une autre voie, celle qui lui paraissait être la voie de la liberté, de la féminité. Et pour être une vraie femme, il lui fallait avoir des seins.

Il apparu au cours de quelques séances, que la situation très récente dans laquelle Charlotte avait surpris son père chez elle, reproduisait une scène traumatique de son enfance. Cette scène était apparue assez vite dans notre travail, et elle me l’avait racontée sous forme d’une série de rêves. Elle avait cinq-six ans et elle avait fait irruption dans la chambre de ses parents. Ils étaient allongés sur le lit, sa mère riait et se laissait caresser par son père dont elle se rappelle avoir vu le sexe en érection. Furieux d'être dérangé, celui-ci l'avait fermement mise dehors. Elle s'était sentie rejetée et particulièrement humiliée.

Charlotte semblait fixée sur cette position fantasmatique, celle d'être le tiers exclu d'un couple. Et c’était d’ailleurs souvent comme cela dans sa vie. Elle était l'intruse, celle qui dérangeait, celle que l'on désirait mais que l'on écartait, ou avec qui on allait pas jusqu’à construire. Elle occupait d'une certaine manière la place du « plus-de-jouir », elle venait en plus, ou à défaut de quelqu’un d’autre. Elle entretenait avec un collègue de travail une relation tumultueuse mais qui durait, tout en sachant que cet homme vivait avec une autre, sa compagne depuis plusieurs années et la femme avec laquelle il souhaitait avoir un enfant. Elle n'avait donc plus rien à attendre de lui, disait-elle. C'était un menteur, un séducteur, un lâche, comme son père. Elle avait ainsi toute latitude pour entretenir une autre relation, avec un autre homme, qui lui aussi lui avait dit clairement ne pas désirer quitter sa compagne et ses enfants. Elle continuait quand même à le voir, parfois avec amertume, mais surtout avec obéissance, comme si elle ne pouvait que se soumettre à ce type de relation.

Après avoir tenté de rompre à plusieurs reprises ces deux relations dont elle se sentait maintenant prisonnière, elle du reconnaître que ce qui l'attachait à ces deux hommes était la situation même, une situation en impasse dans laquelle elle retrouvait humiliation et souffrance. L'aveu qu'elle fit alla plus loin: en utilisant à l'insu de son ami- collègue de travail, le code secret de son téléphone portable, elle avait pris l'habitude de s'introduire sur la messagerie vocale de celui-ci pour écouter les messages que lui laissaient les femmes qu'il fréquentait – ceux de sa compagne bien sur- mais aussi parfois une autre relation épisodique. Ce qui lui permettait alors de donner libre cours à sa jalousie.

Charlotte n'est jamais à la place où elle devrait être. Elle qui voudrait incarner la féminité s'identifie toujours à celui qui, dans la série qui va du père à l'amant, est porteur de l'organe phallique. Elle n’a en effet aucun modèle de femme à laquelle s’identifier. Elle a préféré inconsciemment utiliser un « leurre ».Elle déplore de ne pouvoir faire autrement, pour accéder à cette autre place où le manque serait enfin abordable, voire supportable. Mais comment changer de position subjective ?

Charlotte continue ses retours en arrière explicatifs au fil des séances. Elle a fait, dans son enfance, vers l’âge de six-sept ans, une rencontre précoce et répétée avec la jouissance « en-corps ». Lors de vacances passées chez des cousins, elle partage le lit de sa cousine, une adolescente de quinze-seize ans, qui lui demande, avant de dormir, de la caresser. C'est ainsi qu'elle explore et découvre, pour la première fois, le corps féminin et le manque qui l'affecte. Elle se souvient maintenant, avec une grande précision, et une certaine honte, de la jouissance éprouvée. Elle oscille alors entre le dégoût et l’emerveillement. Non pas simultanément, mais successivement. Dégoût d'abord, d'avoir senti sous sa main le sexe de sa cousine. Les poils. Le creux du sexe. La chaleur. L’humidité. Emerveillement ensuite. L’envie de caresser la rondeur généreuse des seins, si tiède et si rassurante, de sa cousine, alors qu’elle n’a jamais connu celle de sa mère.

Cette double sensation à l’époque, ne lui fait pas prendre la fuite. A chaque occasion, à chaque proposition de sa cousine, elle obéissait sans discussion, de façon même complètement naturelle. Elle se sentait contrainte, mais elle y consentait pour retrouver cette jouissance ambiguë qu'elle avait ressentie la première fois. La contrainte elle-même de devoir obéir lui apportait semble-t-il du plaisir. Une sorte de rituel s'était instauré entre elles deux, une transgression qu’elles avaient, qui les liaient dans un silence total et à l'insu de tous.

Vingt ans plus tard, le souvenir de cette histoire, de cette initiation, la plongeait dans un sentiment de honte, mêlé de haine et d’effroi. Elle fut d'abord tentée de se considérer comme une victime: après tout, sa cousine avait presque dix ans de plus qu'elle, et c'était elle qui l'avait séduite. Puis elle réfléchit à un autre aspect, sous l'angle du consentement et de la responsabilité. Il fallait bien qu’elle reconnaisse ce qui avait été,"sa" jouissance: sinon, pourquoi se serait-elle laissée faire les fois suivantes? Elle arriva ensuite à une autre réflexion, plus angoissante pour elle, à savoir, quelles conséquences pouvaient avoir une expérience aussi précoce et aussi intense ? Quelles marques indélébiles avait pu laisser une telle rencontre avec ce qu’il fallait bien appeler la jouissance ?

Il lui apparut rapidement qu'elle obéissait aujourd'hui à ses amants sur le même mode que celui auquel elle avait obéi jadis à sa cousine: on la sifflait, et elle accourait, disait-elle. Sa position était de soumission à la demande (et non pas au désir) de l'Autre. Elle y collait d'autant plus que cela sustentait sa jouissance. Elle se sentait nourrie, à être utilisée. Elle disait qu’elle avait soin de « s’analyser » et de ne faire que ce qui lui plaisait, que ce qui la comblait. Toutes ses relations avec les hommes étaient sur ce mode-là et, comme elle ne pouvait y mettre un terme, elle les juxtaposait pour se donner l'illusion que c'était elle qui avait l'initiative, le choix, donc la liberté de choisir.

La conjugaison complexe des deux scènes traumatiques de son enfance à un âge où la structure psychique est en fin d’élaboration définitive, lui a fait occuper la place de l'homme, de celui qui, ayant le pénis, peut posséder une femme.

L'identification au père ouvre la voie à se faire « le » partenaire sexuel de sa cousine, comme si à ses côtés elle pouvait à son tour vivre ce qu’elle avait intuitivement compris de la scène entre ses parents. Elle lui permet par la même occasion de se venger de l'autorité paternelle. Là où le père avait dit « non », et l'avait mise a la porte - elle n'avait rien à faire la, ce n'était pas sa place, tout ça ne la regardait pas, elle n’avait pas le droit d’entrer -, elle le défiait et venait dans un lit occuper ce qu’elle croyait être la même place que lui, oubliant ce qui lui faisait défaut à elle ; un pénis.

Défier son père, refuser l’évidence de la castration, l’installent dans un état d’illégitimité constante, qui ne lui permet pas de montrer publiquement qu’elle vit une histoire amoureuse avec un homme, et donc d’officialiser son état de femme. Ce qui lui est d’autant plus pénible que ses liaisons s’inscrivent dans la durée.

Un autre élément vient mettre son poids dans le jeu. Le père s’est choisi depuis l’adolescence de Charlotte, sa fille comme confidente. Il n’a de vie sexuelle et amoureuse qu'illégitime. C'est une question dont il s'est souvent entretenu avec elle, faisant de sa fille plus que sa confidente ; sa complice, au détriment de la mère qu'il met ainsi hors-jeu.

Au cours de l’adolescence, Charlotte n’a pu ainsi changer de relation avec sa mère, et à continuer à la cantonner dans un rôle de femme faible, soumise, et asexuée, puisque faisant chambre à part et n’exprimant en apparence aucun besoin sexuel.

Elle retrouve avec son père, la même jouissance transgressive que dans son enfance en lui laissant utiliser son appartement pour recevoir ses maîtresses. Mais ce qui est différent cette fois ci, ce qui échappe à son père, c'est le malaise qu’elle éprouve quand elle le surprend à l’improviste avec une autre femme que sa mère. Elle n'aurait pas voulu voir, et surtout pas chez elle. La réalité lui offre un constat insupportable. Et c'est en tant que femme, et comme fille de sa propre mère, qu'elle est touchée, qu’elle a mal. Cela fait violemment resurgir l'amour refoulé pour la mère, et la possibilité enfin de s'identifier à elle, de s’approprier l’état de femme bafouée.

C’est à la jonction de ces deux sentiments ; la surprise de trouver son père, mêlée à la surprise de ressentir ce sentiment d’amour refoulé pour sa mère, que peut surgir la question « comment faire pour être, pour devenir, une femme ? » Et surtout « comment faire la preuve qu'elle en est une ? » La béance ouverte par cette question qui porte sur l'Etre, elle l’a déplacé jusqu’à présent sur le versant de l'Avoir, et de l’avoir phallique.

Avoir des seins était son rêve. La chirurgie offrirait une réponse subjective, là où apparaît le manque, il faut mettre un postiche, et donc « se faire faire des seins ». Elle qui était attendue à la naissance comme garçon et qui se comportait comme le vaillant petit soldat du père, ne l'avait-elle pas toujours entendu dire « dans la vie, il faut en avoir » ? Et justement, comme fille, et non comme garçon, elle se découvrait manquante.

Charlotte continua ce travail, et choisit autre chose que la chirurgie. Son choix porta sur le savoir de l’être, mais aussi le risque du manque dans le savoir.

 

Commentaires sur l'article
askman - 19/08/2004 22:54:52
Bonjour, j'ai entendu parlé dans une émission qu'il y avait des relations amoureuses entre notament des femmes agées et des jeunes hommes ! ca m'a fait réfléchir, mais qu'en pensez vous ?
Selon vous est ce envisageable d'avoir une relation amoureuse lorsqu'on a 20 ans avec une femme qui a le triple de son age ?
Deplus Ui dit relation amoureuse dit souvent relations sexuelles !

Je ne sais pas quoi vraiment penser de ce sujet et c'est un peu délicat d'en parler à son entourage !

Merci
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Sujet : Re: l'envie mais pas le moyen
par: Lior Brécher (Conseiller(e) conjugal(e))

Bonjour Daliah

Faire un travail thérapeutique est souvent nécessaire pour redire ce qu'il s'est passé et sortir du blocage que cela a créé. Vous dites que vous n'avez pas les moyens, et c'est vrai qu'une thérapie longue peut être coûteuse. Mais:

1) Je suis certaine que vos parents seraient d'accord, sans problème, pour payer une thérapie, car cela fait partie de leur rôle d'éducateur et de veiller à votre bien être, et d'un certain coté, il n'est pas juste de leur enlever ce rôle (peu de jeunes adultes pensent à cela).


2) Les consultants d'ecoute-psy.com sont habilités à étudier les demandes des jeunes qui désirent vraiment aller mieux, et proposent des prix tout à fait intéressants pour eux. Ainsi, 45 mn sont facturés 17 euros, et vous conviendrez avec moi que une soirée de baby sitting vous permet de ce fait de payer votre consultation... tout est en fait une question de priorité, vous ne croyez pas? :)

Bien à vous
Malka, consultante sur http://www.ecoute-psy.com


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